Conférence de presse de Mgr Stenger, de retour d'Haïti

Publié le par FranceHaïti

Lundi 1er mars 2010, devant un parterre de journalistes, Mgr Marc Stenger, évêque de Troyes et accompagnateur du Pôle Amérique Latine et Caraïbes de la Conférence des Evêques de France, a tenu une conférence de presse de retour d’Haïti. Accompagné du père Philippe Kloeckner, responsable du Pôle, il a en effet effectué une "visitation" à l’Eglise en Haïti, pour marquer la solidarité de l’Eglise catholique en France avec Haïti. Son témoignage, illustré des images prises par le père Kloeckner, nous semble différent de bien des choses lues ailleurs, et de première importance pour tous les catholiques de France.

Mesdames et Messieurs, bonjour,

 

Je vous remercie au nom du peuple haïtien. Ce peuple, un des plus éprouvés de la planète – et ce n’est pas d’aujourd’hui, mérite notre attention et notre amitié. Comme tous ceux qui sont dans l’épreuve, mais aussi parce que c’est un peuple attachant, qui nous donne un témoignage extraordinaire.

 

Quelques remarques préalables :

 

 Dans le cadre de sa préoccupation pour la Mission Universelle, l’Eglise de France a un service, sous la houlette du P. Pierre-Yves Pecqueux qui regroupe tout ce qui concerne les liens avec les autres Eglises, entre autres les échanges entre Eglises. Au sein de ce dernier, il y a un Pôle Amérique Latine et Caraïbes que j’ai l’honneur d’accompagner. C’est à ce titre que dès que nous avons vu la situation en Haïti, nos contacts ont été pris et il a été décidé de se rendre sur place.

 

- Institutionnellement, le Pôle organise les premières semaines de février une rencontre des délégués des missionnaires français qui sont au service des Eglises d’Amérique Latine (missionnaires au sens large). Celle-ci a lieu dans des pays concernés (c’était à Bogota). C’est l’occasion pour moi de visiter les missionnaires et de contacter l’une ou l’autre Eglise. Il allait de soi que cette année, la destination ne pouvait être qu’Haïti pour dire à cette Eglise et à ce peuple en grande souffrance la proximité et la solidarité des chrétiens de France.

 

 Il ne s’agissait pas seulement de faire un bref passage, mais une vraie visite. Dans notre Eglise on aime bien le mot de « visitation », dans le sens d’un temps de vivre avec, de partager. Notre démarche ne voulait pas être seulement un acte de circonstance, mais un moment de partage fraternel, un moment d’engagement, tout en sachant bien que nous repartirions et que nos frères haïtiens resteraient avec leurs graves problèmes. Ceux que nous avons rencontrés l’ont compris aussi et tous en ont exprimé une grande reconnaissance que nous voulons partager avec toute l’Eglise et tous les chrétiens de France. Nous sommes restés avec eux durant une semaine du 12 au 18 février.

 

Le P. Kloeckner qui a tenu un journal de bord quotidien vous donnera des renseignements précis, si vous les demandez. Mais ne comptez pas trop sur une précision absolue. Les choses évoluent très vite. Les répliques succèdent aux répliques. La saison des pluies a commencé avec son nouveau cortège de catastrophes. On a annoncé ces derniers jours un cyclone et on a déclenché l’alerte rouge. Fort heureusement, ce n’était qu’un coup de vent.

 

Il faut aussi éviter toute comparaison. On sait qu’il vient d’y avoir un tremblement de terre au Chili avec une amplitude plus forte sur l’échelle de Richter. Mais nous savons tous que le contexte n’est pas du tout le même. C’est pourquoi nous nous en tiendrons au drame d’Haïti.

 

Et encore une fois, sans rien dire de définitif. Au moment même ou nous y étions, il y avait un chiffre officiel sur le nombre de morts. Il ne pouvait être que révisé à la hausse. D’autant plus qu’il restait encore, un mois après, beaucoup de cadavres sous les décombres, une odeur qui flotte en différents points de Port au Prince l’atteste. Et on parle ces derniers jours de nouveaux morts à cause des inondations qui sont la conséquence de l’entrée dans la saison des pluies. En un mot beaucoup de morts, beaucoup de blessés, des amputés, des fracturés, mais aussi des maladies de type psychosomatique, mal au ventre, mal à la tête et qui sont des retombées de l’angoisse.

 

1-Une impression générale

 

- Port au Prince paraît une ville en ruine. Nous nous sommes rendus à Léogâne, une ville détruite à 80% et à Jacmel très touchée aussi, mais ce que nous vous disons concerne Port au Prince, centre névralgique du pays. Quand je dis paraît comme une ville en ruine, c’est parce qu’au moment où nous y étions, un mois donc après la catastrophe, peu de choses étaient déblayées. C’est au moment où nous sommes partis que nous avons commencé à voir des gens, des tractopelles se déployer. Le plus impressionnant c’était de voir des édifices symboliques de la vie et de l’histoire d’Haïti à terre : le palais présidentiel qui a été le cœur de bien des aventures politiques, la cathédrale, l’archidiocèse, le Séminaire. Toutes les maisons détruites sont une blessure au cœur des familles haïtiennes. Mais ces bâtiments à cause de leur valeur symbolique sont une blessure au cœur du pays et de l’Eglise d’Haïti. On le comprend d’autant mieux quand on les a vus debout et vivants. Je pense par exemple à la grande cathédrale de Port au Prince où j’avais co-présidé en 2001 avec Mgr Miot la cérémonie de clôture du Jubilé ou encore le séminaire où j’avais fait il y a juste un an une conférence devant 120 séminaristes et l’équipe des professeurs. Evoquer ce qu’on peut ressentir quand on voit sous forme de ruines et de morts ce qu’on avait expérimenté debout et bien vivant.

 

Il faudra reconstruire, construire. Comment ? Ce qui désorientait la plupart, c’est qu’un mois après les évènements, il n’y avait pas beaucoup d’orientations, ni de directives ni de coordination. Personne ne savait ce qu’il fallait faire. Non seulement c’était le marasme mais l’errance. Je souligne volontiers le travail énorme accompli par des ONG et des volontaires internationaux dans divers domaines comme la construction, les secours d’urgence, les secours médicaux, etc… Mais on ne sentait pas beaucoup de concertation ni de projet d’ensemble. On l’a dit et redit. Cela tenait à la faiblesse du gouvernement, à son absence, mais peut-être aussi à la non-évidence pour les missions venues de l’extérieur de travailler ensemble. Il ne faut pas cependant majorer cela ; le contraire s’est vu aussi pour le grand bonheur des hommes.

 

- La deuxième chose que je voudrais souligner c’est le témoignage admirable de la population. Dans l’épreuve, les Haïtiens sont restés debout alors qu’ils auraient très bien eu de quoi être terrassés. Les gens se sont organisés pour vivre. En bien des endroits, il y avait d’importants villages de tente. Ca semblait assez discipliné, il y avait des petits commerces qui ont très vite été réorganisés. On peut vraiment dire que la vie l’a emporté pour cette population pourtant bien touchée par la mort. Nous avons vu surtout des gens survivants, même si par ailleurs ils étaient lourdement handicapés.

 

D’où vient ce goût de vivre ? La foi a une très grande importance pour le peuple haïtien. Je suis prêt à attester que ce n’est pas de la superstition, mais une confiance en Dieu chevillée au corps.

 

La contrepartie c’est que les personnes sont très sensibles aux discours religieux et sont des proies faciles pour les prédicateurs évangélistes qui infestaient les rues en parlant de punition de Dieu et de nécessité de se convertir. Rien ne laisse penser que cette emprise soit durable.

 

- En dehors de cette reconstruction des bâtiments et même avant il y a besoin de reconstruction des personnes. On comprend qu’il puisse y avoir beaucoup de traumatismes. Certains ont perdu des membres de leur famille, des amis et des proches. Ils ont failli y laisser leur peau, ils ont tout perdu. Comment être totalement serein face à l’avenir ? Je me souviens non sans émotion d’une messe célébrée avec les jeunes de la Pastorale Universitaire. On a lu toute une liste de noms qui remplissait de tristesse les visages : c’étaient leurs amis, leurs compagnons de cours, ceux avec qui ils avaient partagé des perspectives d’avenir.

 

 Dans cette reconstruction des personnes, il y a tout le secteur de l’éducation. Les écoles sont à terre aussi : nous avons eu des contacts avec des congrégations religieuses. Un certain nombre sont d’origine française. Beaucoup sont à Haïti pour former les jeunes. Ils ont perdu des frères et des sœurs, leurs bâtiments sont gravement touchés. Comme l’éducation est un des fondements de l’avenir, dès maintenant ils essaient d’organiser des écoles provisoires – il ne faut pas que la vie s’arrête – et ils sont décidés à reconstruire. Il faudra donc encore beaucoup d’investissements matériels, beaucoup de générosité de la part des donateurs.

 

Un aspect important de la mission, c’était d’aller exprimer la solidarité de l’Eglise de France à l’égard de celle d’Haïti, de la questionner sur ses besoins et ses attentes. Nous avons donc vu des responsables : Président de la Conférence, administrateur de Port au Prince, Nonce Apostolique, prêtres, religieux et religieuses.

 

Les besoins sont nombreux. Il faut reconstituer leur infrastructure. Il y a des points particulièrement sensibles avant de parler des bâtiments.

 

La formation des futurs prêtres

 

De nombreux candidats (un certain nombre sont morts ou handicapés). Il y urgence à reprendre la formation pour qu’il n’y ait pas rupture ni de démotivation. Il faut réfléchir à ce qu’il faut remettre sur place : un séminaire national ou plusieurs séminaires ? Avec qui ? Avec quels enseignants ? Ce qui doit être décidé dès maintenant c’est un provisoire à faire fonctionner avec les choix les meilleurs possibles. Nous avons échangé là-dessus avec les responsables. Nous avons dit ce que pourrait être l’aide de l’Eglise de France en personnes, en matériel, en disponibilités. Mais nous avons dit aussi très clairement que la demande devait venir de la part des évêques d’Haïti.

 

2- Des demandes exprimées dès maintenant :

 

Du matériel :

 

 Des livres : une collecte est déjà en cours sous la responsabilité du Service de la Mission Universelle avec l’accompagnement des spiritains et les Pères de Saint Jacques 

 Des appareils d’impression : une demande a été faite pour les formations. Le service se chargera de la répercuter.

 

Concernant les personnes :

 

 Une urgence : appareiller des séminaristes amputés. Il y en aurait au moins quatre. Pour l’instant, il y en a deux dont le sort nous est confié. Il faudra très rapidement trouver à les accueillir et à intervenir. C’est une cause précise. 

 Comme pour le reste, c’est le service de la Mission Universelle dans son Pôle Amérique Latine Caraïbes qui assume la coordination. Pour nous un interlocuteur privilégié à Haïti : les Pères de Saint Jacques, étant entendu que ce n’est en aucune manière un lien exclusif.

 

Pour terminer, je voudrais dire que le peuple d’Haïti a besoin que nous poursuivions la route avec lui. D’autres causes viendront sur le devant de la scène. Considérons que nous, Eglise de France, nous avons un devoir de fidélité après et avec tous ceux qui travaillent dans l’Eglise d’Haïti. Si nous ne l’assumons pas d’autres le feront à notre place. Est-ce que la gratuité évangélique y trouvera son compte ?

 

Mgr Marc Stenger

Retrouvez cet article illustré des photos prises par le père Kloeckner sur le site Web OPM / Mission Universelle

Publié dans Témoignages

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